05.03.2009

En route!

Avant d’arriver a mon wagon, je suis passee devant la 3eme classe, on se croirait a l’age de pierre des trains, c’est des cages toutes delabrees remplies a ras bord, les plus chanceux assis sur des bancs en bois, les autres sur les porte-bagages au-dessus!! Comme j’ai pris l’option air conditionne, je suis dans un wagon moins bonde forcement. La famille a cote de moi a une toute petite fille, un sacre numero. Ca m’occupe de l’observer, et puis je parle un peu avec le papa aussi (d’ou je viens, depuis combien de temps je suis en Inde, si c’est ma premiere fois, ou je vais… bref, les questions habituelles). Quand j’arrive a Pune, je suis des gens de mon wagon pour trouver la sortie (non, ca n’est pas si evident que ca!!). Je traverse le pont au-dessus de la gare, hesite devant le bordel de la rue, et le retraverse pour voir si c’est plus calme de l’autre cote. Je veux avant tout aller sur Internet parce que la ville n’est pas dans le guide du routard, donc je ne sais pas ou aller. Finalement, l’autre cote du pont amene a une voie sans issue, alors je repasse dans l’autre sens, chargee comme un mulet et degoulinante parce qu’il fait maxi chaud. Je sens le regard des gens assis sur le pont qui me suit depuis le debut. Bien entendu, pas l’ombre d’un touriste a l’horizon, malgre la foule qui grouille. Bon, je me lance d’un pas assure qui sait parfaitement ou aller. Je me dirige vers un mec qui vend des billets d’autobus sur le bord du trottoir. Il passe des coups de fils avec son telephone, me fait tourner en bourrique, tout ca pour me confirmer ce que je pressentais : il n’a rien a me vendre pour me rendre a Jamkhed, le village ou je dois me rendre pour mon projet. J’ai chaud. Soudain, je vois un endroit ou il y a internet. Je n’ai pas encore pu dejeuner, alors je me sens un peu faible. Bon, il y a une coupure d’electricite. 20 minutes plus tard, je peux me connecter… jusqu’a ce que ca recoupe. A la 2eme coupure je pars. C’est bon, j’ai compris ou j’etais dans la ville et ou se trouve la gare routiere qui m’interesse. En attendant que le courant revienne, j’arrive enfin a joindre les gens que je dois rejoindre a Jamkhed. Ils me confirment ce que je pensais, mieux vaut dormir sur place et partir demain. Ils me donnent un nom d’hotel, sauf que quand j’y vais, je m’appercois qu’il est a 80 dollars la nuit!!! Ils m’ont prise pour Cresus ceux-la… Je prends un autorickshaw, avec lequel je fais le tour des hotels. Pendant 2 jours, il y a les ecrits d’admission au MBA de l’Universite de Pune, donc tout est complet. On me refuse 3 hotels pas chers parce que je suis americaine (comprendre etrangere), apparemment ce ne serait pas d’un assez bon standing. Je craque et fini par me poser quelque part. Je m’embrouille pendant 5 minutes avec le rickshaw qui essaie de m’arnaquer : il veut que je paie plus que ce qui est ecrit sur le compteur parce qu’on a beaucoup tourne dans le quartier… J’essaie de planifier mes rendez-vous apres Jamkhed mais cela s’avere tres complique. En plus, je me tape des centaines de kilometres pour un rendez-vous parfois d’1heure seulement, c’est frustrant. Je dois rester plusieurs jours a Jamkhed, je suis tres curieuse.

Quelques données socio-culturelles sur l'Inde

Religion et castes


Selon le recensement de 2001, les hindous représentent 80,5% de la population, les musulmans 13,4%, les chrétiens 2,3%, les sikhs 1,9%, les bouddhistes 0,7% et les jaïnas 0,5%. Un des traits les plus marquants de la société indienne est le système de castes qui caractérise toujours la société indienne. Il repose sur la division par la jati, qui représente à la fois la naissance et définit le degré d’impureté ainsi que l’appartenance à un groupe. L’article 17 de la Constitution indienne stipule officiellement l’abolition de « l’intouchabilité » et l’interdiction de sa pratique mais les castes subsistent, au nombre de 4000 environ, divisées en plusieurs catégories. Elles sont répertoriées légalement selon les groupes suivants :

- les forward castes, regroupant les castes supérieures des brahmanes (religieux), des kshatrya (guerriers) et les vaishya (grands et petits commerçants) ;
- les backward castes, castes intermédiaires et inférieures des shudra (serviteurs), petits paysans et petits artisans ;
- les scheduled castes, qui regroupent les intouchables (harijan ou dalit) ;
- les other backward classes, auxquelles sont rattachées les scheduled tribes, tribus comprenant tous les aborigènes de l’Inde, soit 400 tribus.
Selon l’une des personnes que j’ai interviewées, le Docteur Raj Arole, « la vie villageoise d’une personne pauvre, d’une veuve ou d’un intouchable est un enfer sur terre ». Des témoignages de personnes interrogées dans les villages illustreront cette affirmation dans les pages suivantes.


Place des femmes


La femme a le plus souvent une position très difficile en Inde, avec un faible statut alors même qu’elle a un rôle important, ayant notamment la charge des enfants. « La femme est une machine à faire des enfants, elle doit divertir son mari et travailler 24 heures par jour » m’a-t-on dit. Elle effectue les tâches difficiles dans le foyer dès son plus jeune âge, et dans les basses castes, elle doit généralement travailler également au-dehors. Le salaire des femmes est généralement inférieur à celui des hommes pour un même travail. Elle représente une charge pour sa famille, qui doit payer une dot en la mariant, ce qui constitue un très mauvais investissement puisqu'elle partira vivre dans sa belle-famille et ne reviendra éventuellement que s’il arrivait malheur à son mari ou si celui-ci la répudiait. Dans sa belle-famille, elle est assignée aux pires corvées domestiques en plus du travail qu'elle fait à l'extérieur quand elle est une femme de basse caste pour rapporter de l'argent. De plus, les femmes de basse caste ne trouvent du travail que pour les besognes physiquement très dures et ingrates. Elles sont souvent battues par leur mari et leur belle-famille, mangent très peu, n'ayant que les restes et parfois même de la nourriture avariée. Dans les hautes castes, les femmes restent enfermées à la maison. Ce serait un déshonneur qu'elles travaillent ou qu'on les voit à l'extérieur. Si une femme a perdu son mari ou s'il l'a répudiée, elle n'est plus personne. Elle est alors devenue faible et tout peut lui arriver. Quand une femme est répudiée par son mari, les proches du mari ne veulent pas lui laisser de terre. Comme il est impossible pour une femme seule de se défendre, elle se retrouve sans aucun bien.



Qualité de l’eau


L'Inde est une puissance en devenir qui connaît une croissance fulgurante estimée à près de 8%, mais c'est aussi une nation aux prises avec son lot de problèmes dont une sérieuse crise de l'eau. Tellement sérieuse que de nombreux analystes n'hésitent pas à la considérer comme le problème indien numéro un : bassins qui s'assèchent, exploitation abusive des nappes phréatiques, gestion désastreuse, conservation insuffisante, etc. L'état des rivières est catastrophique dû aux rejets de l'industrie chimique, des eaux usées, sans oublier les restes d'animaux et d'humains pour des raisons  religieuses.

Quelques chiffres percutants et alarmants sur les ressources d’eau en Inde :
- l'Inde obtient 50% de son eau en 15 jours de mousson
- le pays n’a la capacité de stocker qu’à peine 300 mètres cubes d'eau per capita (les Etats-Unis en stockent 5000)
- certaines villes n’ont de l'eau que tous les deux ou trois jours ; dans certains quartiers de Delhi, même les plus huppés, l'eau n’est parfois disponible que 15 minutes par jour
- la capitale du pays perd plus de 800 millions de litres par jour, soit 30% de son eau, à cause des fuites de son réseau de distribution long de 8 300 kilomètres
- l'Inde connaît plus d'un million de cas de diarrhées chaque année et 500 000 enfants en meurent annuellement
- 66 millions d'Indiens risquent la contamination par fluorure et 15 millions risquent l'empoisonnement à l'arsenic
- les quatre métropoles (Delhi, Bombay, Bangalore et Chennai) génèrent plus de 900 millions de litres d’eaux usées par jour dont seulement 30% sont traités
- à cause d'une exploitation massive des nappes phréatiques, les ressources se raréfient et il faut creuser jusqu'à 200 mètres pour puiser l'eau
- le Ministère de l'eau prévoit que pour 2025, onze bassins incluant le Gange, souffriront de déficit en eau, menaçant la vie de 900 millions de personnes

Les conditions de l'enquête en Inde

Une fois terminé mon séjour d’une semaine au Cambodge, j’ai pu commencer une enquête de type ethnographique de deux mois en Inde. Cette étude descriptive et analytique de terrain présente les limites que l’on peut supposer pour y arriver, dont notamment tous les biais dont sont empreints les acteurs de l’enquête, personnes entrevues comme moi-même. Ces personnes ont été choisies pour leur implication à différents échelons vis-à-vis du problème de l’eau en milieu rural. Afin de les identifier puis de les contacter, j’ai mobilisé deux réseaux d’entrepreneurs sociaux. Le premier est celui de la Schwab Foundation précédemment évoqué par l’intermédiaire duquel j’avais rencontré François Jaquenoud. L’autre est celui d’Ashoka qui entretient des liens étroits avec la chaire entrepreneuriat social de l’ESSEC à laquelle j’ai pris  part durant mes études. J’ai donc contacté les entrepreneurs sélectionnés selon des critères qui seront détaillés ci-après, en présentant 1001 Fontaines et son objectif d’introduire ses activités en Inde.

Les entretiens peuvent être classés en deux catégories en fonction du type de personne interrogée : les responsables, à différents niveaux hiérarchiques, des organisations auxquelles j’ai eu accès et les villageois bénéficiaires de projets de ces organisations. La même approche a cependant été employée pour l’ensemble des personnes interrogées puisque j’ai systématiquement eu recours à des entretiens semi-directifs. Cela m’a semblé être la méthode la plus susceptible de faire apparaître des éléments imprévisibles liés à l’eau, tout en me permettant d’aborder les thématiques importantes dans le cadre de ma recherche. Les questions n’ont donc pas systématiquement été les mêmes, m’adaptant à chaque fois à mon interlocuteur, mais les sujets abordés ont néanmoins été récurrents. La plupart des descriptions de mes interlocuteurs ont été ainsi confirmées par les autres sur de nombreux points et certains thèmes auxquels je n’aurais peut-être pas porté une grande attention se sont ainsi révélés essentiels. Les entretiens ont eu des durées extrêmement variables, les rencontres ayant oscillé entre vingt minutes et dix jours.

Lors des entrevues avec les responsables d’organisations, mes interlocuteurs n’étant pas nécessairement les personnes contactées par courrier électronique, j’ai dû expliquer en réintroduisant l’organisation et son objectif dans le pays. J’ai parfois ajouté le fait que je réalisais en parallèle une recherche pour un mémoire de master, en fonction des questions plus ou moins poussées que l’on m’a posées. Comme il est de coutume en Inde, on m’a également posé beaucoup de questions sur ma personne, comme par exemple mes expériences professionnelles passées ou bien mon statut familial. En revanche, lors des entretiens avec les villageois, la situation a été très différente puisque mes interlocuteurs étaient choisis par l’organisation à qui je rendais visite, mon accompagnateur jouant le rôle de traducteur. Je ne sais pas de quelle manière j’étais présentée parce que je ne comprenais jamais la langue des villageois et qui plus est différente d’un Etat à un autre. Mais je me suis aperçue par exemple au cours de certains entretiens qu’on ne m’avait pas du tout présentée, parce que mes interlocuteurs m’ont demandé pourquoi je posais toutes ces questions. Je les ai notamment interrogés sur des aspects concrets de leurs habitudes par rapport à l’eau : collecte, sources d’approvisionnement, quantités consommées, usages, conservation, problèmes et besoins… Je leur ai également demandé comment l’organisation qui m’accompagnait avait été perçue à son arrivée ce qui les amenait généralement à me raconter l’évolution de leur relation avec elle.

La différence majeure dans les entretiens a donc été le type de personne interrogée. Les responsables d’organisations étaient éduqués et souvent de haute caste, ayant de ce fait du recul par rapport au travail qu’ils accomplissent. Les personnes dans les villages avaient en revanche généralement reçu moins d’éducation, et même parfois certains dirigeants, et avaient des perspectives à plus court terme dans leurs discours.

Le très vaste territoire de l’Inde, dont la superficie est équivalente à six fois la taille de la France a été, toutes proportions gardées, bien couvert au regard du peu de temps dont je disposais, puisque j’ai pu me rendre dans huit Etats différents, ce qui implique de parcourir plusieurs milliers de kilomètres (cf. carte p.57). Il était important pour l’étude de me déplacer dans le pays  parce que le territoire est composé de quatre zones géographiques révélant une grande diversité des conditions climatiques et géohydrologiques. L’incidence du lieu est donc très importante pour un projet lié à l’eau. De plus, les entretiens ont été conduits dans des conditions variées, en ville ou à la campagne, dans des bureaux ou bien au domicile des personnes.

J’ai choisi de prendre des notes plutôt que d’enregistrer les personnes rencontrées avec un magnétophone pour éviter de créer un malaise notamment avec les villageois. Il me semblait que cet élément aurait attiré démesurément l’attention de mes interlocuteurs alors que je voulais les inciter à me parler le plus librement possible et qu’ils ne se sentent pas dans un entretien mais plutôt dans une conversation informelle. Je me suis systématiquement positionnée par rapport à mes interlocuteurs en tant que personne qui les suivait dans la discussion plutôt que celle qui la menait. Ainsi, ils étaient plus à leur aise et de ce fait plus bavards. J’ai donc pris des notes sur un carnet, que je retranscrivais le soir avec mes commentaires personnels, comme par exemple des doutes parfois sur la véracité des informations entendues, des  contradictions relevées ou des remarques intéressantes sur la réaction des autres personnes alentour.

La sélection des organisations rencontrées a été orientée par les ressources disponibles au sein des réseaux d’entrepreneurs sociaux Schwab et Ashoka et celle des villageois a été laissée à la discrétion des organisations me recevant. J’ai contacté en priorité des acteurs travaillant en milieu rural en Inde et qui cherchaient à répondre à une exigence de durabilité de leurs activités. J’ai ensuite porté mon attention sur celles qui encourageaient l’entrepreneuriat et répondaient à des problématiques d’eau. Enfin, j’ai tenté de privilégier des organisations qui me permettraient de couvrir une surface maximale du territoire indien.

Je me suis attachée à présenter mes nombreux interlocuteurs en les catégorisant autant que possible ainsi que le contexte des entretiens dans un tableau en annexe 6 p.113. On peut noter un certain nombre d’éléments. Notamment le fait que les sources de mes contacts sont peu variées. Cela a certainement eu une incidence sur le type d’organisation que j’ai pu rencontrer qui faisaient dès lors preuve d’une certaine homogénéité. Leur trait commun était leur professionnalisme et leur adhésion aux principes mondiaux gouvernant les organisations à vocation sociale. Mais cette similarité était intéressante parce qu’elle m’a permis d’observer des modèles partageant les problématiques de 1001 Fontaines.

On remarque également la diversité de statut des organisations rencontrées. Toutes allient des éléments à la fois de l’entrepreneuriat et d’une mission sociale, avec des différences toutefois, selon qu’il s’agit de l’entreprise purement privée à vocation sociale ou bien de l’ONG totalement subventionnée et respectant des principes entrepreneuriaux. Il est en outre intéressant de constater que mes interlocuteurs ont été très majoritairement des hommes, surtout dans les villages alors même que l’eau est une tâche domestique réservée aux femmes en Inde.

On peut constater que les discussions ont impliqué au total e85 personnes de tous âges mais aussi de religions et de castes diverses. J’ai néanmoins envie de mettre en évidence un point qui m’a marquée. Les responsables d’organisations rencontrés étaient en effet soit d’une religion autre qu’hindoue , soit hindous d’une haute caste. Ces interlocuteurs parlaient d’ailleurs tous anglais. Finalement les organisations étant plus ou moins disponibles et intéressées pour  me recevoir la durée des entretiens a varié de vingt minutes à dix jours.

Le premier obstacle à surmonter dans le cadre de mon enquête était ma double fonction à la fois d’étudiante en master recherche et de chargée de mission pour 1001 Fontaines d’une étude de prospection. Cela a pu présenter des difficultés d’organisation de mon emploi du temps, devant à la fois rédiger une stratégie d’introduction et de déploiement de l’ONG en Inde ainsi que mon mémoire. Néanmoins, je considère ce souci comme mineur étant donné l’opportunité de rencontrer des interlocuteurs qui, sans le crédit de 1001 Fontaines, ne m’auraient probablement pas accordé de rendez-vous. Je ne parle même pas des villageois que je n’aurais jamais pu aborder sans l’aide des organisations rencontrées. Leur appartenance à des réseaux internationaux signifiait que mes interlocuteurs parlaient anglais, ce qui s’est révélé indispensable, dans l’impossibilité d’être accompagnée aux quatre coins du pays par un traducteur ayant la capacité de parler les langues de chacun des Etats où je me suis rendue.

L’anglais n’est en effet parlé comme langue seconde que par une minorité de la population instruite qu’on évalue entre 8 % et 11 %. Forte de 21 autres langues officielles, de centaines de dialectes et d’un plurilinguisme généralisé, l’extrême diversité linguistique de l’Inde n’a pas empêché la quasi-totalité des universités et grandes écoles de choisir l’anglais comme langue d’enseignement. Depuis la colonisation en effet, les élites indiennes assurent en partie leur pouvoir grâce à une maîtrise de l’anglais, qui reste une langue étrangère inaccessible au plus grand nombre. (Montaut, 2005)

Parfois, mes interlocuteurs parlaient anglais mais avec un faible niveau, ce qui rendait les discussions fastidieuses et semées de malentendus. Par exemple, une ONG dans un village organisait des distributions quotidiennes d’eau à la population. Néanmoins, pour des raisons logistiques, le village avait été scindé en deux et chaque famille ne recevait par conséquent de l’eau qu’un jour sur deux. Pour nous comprendre et moi comprendre ce procédé, mon interlocuteur et moi  avons eu besoin de dix minutes car il considérait qu’il faisait des tournées tous les jours et que les gens disposaient donc d’eau quotidiennement. Ce genre de situation compliquée s’est reproduit à plusieurs reprises ce qui me laisse penser que dans d’autres occasions, d’autres incompréhensions ont certainement dû avoir lieu.

Les réponses étant parfois difficiles à obtenir, il fallait des étapes intermédiaires pour arriver à la réponse finale. Par exemple, pour savoir combien d’eau consomme une famille, je devais d’abord demander à la femme combien de fois par jour elle allait chercher de l’eau, si elle y allait seule, puis je lui demandais de me montrer le nombre et la taille des contenants qu’elle utilisait. Quand elle les présentait ainsi devant moi, je pouvais alors estimer grossièrement la consommation quotidienne de sa famille.

Chacun des acteurs de ces enquêtes n’a pas manqué d’être influencé par des biais. J’ai tenté d’être aussi objective que possible vis-à-vis de ceux me concernant, même si j’avais bien conscience de la subtilité de la tâche. J’ai par exemple pendant longtemps mal interprété une certaine attitude chez les villageois. En effet, quand j’entrais dans une maison, les responsables des organisations leur parlant dans une langue que je ne comprenais pas, je me tenais en arrière en attendant que l’attention se porte sur moi pour saluer les personnes. Comme la plupart du temps on ne me regardait  pas, je pensais que les formes de politesse ne devaient pas avoir la même importance qu’en occident ou s’exprimer différemment. En réalité, c’est à la fin de mon séjour, en faisant remarquer cette attitude à l’un de mes accompagnateurs, que j’ai compris que j’étais quelque peu « impressionnante » pour eux et ils ne se permettaient pas de me saluer si je ne le faisais pas en premier. Mais alors mon attitude pouvait renvoyer un signe de dédain que je ne souhaitais pas bien sûr. D’autre part, il était clair que la situation déplorable des femmes me révoltait personnellement, même si j’ai mis de côté ces opinions pour tenter de comprendre les choses avec un point de vue indien. Je me suis rendue compte également qu’au fil des entrevues, je commençais à percevoir les contours de la problématique de l’eau en milieu rural, mais peut-être ai-je pu parfois interpréter les discours qu’on m’a fait à l’aune de ces nouveaux préjugés. Cette prise de conscience m’a révélé l’existence de biais dont je supposais l’existence sans être néanmoins capable de les distinguer.

J’ai parfois pu également apercevoir des biais chez mes interlocuteurs, mais il est évident que mon manque de connaissance de la richesse de la culture indienne m’en a la plupart du temps empêchée, ce que je déplore et auquel je vais remédier. Parmi les attitudes que j’ai pu remarquer, il y en a une qui s’est répétée fréquemment. À plusieurs reprises, on m’a tenu un discours contradictoire à mes observations de terrain pour,  semble t-il, me faire plaisir. J’ai eu l’impression qu’on m’a dit ou montré des choses qu’on pensait que je jugerais positivement avec mon système de valeur. Par exemple, on a pu me dire que les femmes étaient consultées au sujet de l’eau, mais une seule femme était venue tardivement se joindre à l’assemblée de trente personnes autour de moi pour répondre à mes questions (voir la photo p.26). Une autre fois, les responsables politiques dans un village m’ont expliqué le fonctionnement de leur système d’eau comprenant l’utilisation d’un compteur jusqu’à ce que je réalise que ce système n’était en réalité pas mis en place. En outre, j’ai commencé à percevoir des différences d’attitude dans le comportement de certaines personnes selon les gens à qui ils s’adressaient. Il s’agissait en réalité de réactions dictées par les relations entre individus de castes ou de religions différentes. N’étant pas hindou, je sais que l’attitude des gens était dictée par des traditions dont je n’avais pas conscience.

De plus, le fait de voir une femme voyager seule est culturellement tout à fait incompréhensible pour la grande majorité des indiens. En effet, la femme indienne ne bénéficie d'un statut social que lorsqu'elle est mariée. Une femme seule, abandonnée ou veuve devient un cas social, souvent rejetée par sa famille. Une femme occidentale seule est donc considérée comme une femme facile et, même habillée très discrètement, en tous lieux et à toute heure, tous la dévisagent avec insistance. Elle sera constamment le centre de l'attention et la nature des regards masculins ne sera pas de la simple curiosité envers un touriste étranger. En conséquence, vis-à-vis des hommes comme des femmes dans les villages, je véhiculais une image sur laquelle je n’avais aucune maîtrise. Les gens sont empreints de leur culture et voir une personne qui n’en respecte pas les codes est forcément perturbant. Des femmes se sont par exemple étonnées que je ne porte pas de saris comme elles et m’en ont demandé la raison.

Enfin, j’ai eu l’impression de remarquer un biais récurrent de la part des organisations visitées, celui de représenter une source d’argent. La conséquence première selon moi est qu’on a cherché à minimiser les côtés négatifs des projets, alors même que ces obstacles m’intéressaient particulièrement. C’est donc avec insistance ou des moyens détournés que j’ai pu obtenir ce type d’information en posant par exemple une série de questions indirectes. Même s’il est important d’avoir conscience des préjugés de mes interlocuteurs à mon sujet, cela reste malgré tout hors de ma portée de les diminuer. Je ne peux donc que les constater et en informer le lecteur pour qu’il puisse apprécier le contexte des entretiens.

La méthodologie de l’enquête a maintenant été explicitée. Néanmoins, avant de procéder au récit à proprement parler de l’enquête de terrain, il m’a semblé judicieux de donner quelques points de repère qui permettront au lecteur de mieux comprendre le type d’environnement au sein duquel les entretiens se sont déroulés.